« C’est en vivant avec les objets qu’on les apprécie »   Vous souvenez-vous de votre première rencontre avec l’art précolombien ? Mon premier contact avec l’art précolombien est né d’un cadeau. J’étais médecin et soignais alors - nous étions devenus amis -, des voisins d’origine indienne. Le mari, très cultivé et amateur de belles choses - comme son épouse -, avait fait Oxford et comptait parmi les personnages importants de l’UNESCO. Un jour de 1953, pour me remercier de soigner sa famille, mon voisin m’a offert une poterie précolombienne. Un vase siffleur chimú, acheté à Londres. Le prix était encore marqué dessus. Je me suis étonné de voir que pour deux livres - ce qui ne représentait pas beaucoup d’argent à l’époque -, on pouvait trouver des objets extrêmement curieux. Comme ce vase double, en terre cuite noire, surmonté d’une espèce de petit personnage qui semblait ramer. L’objet était charmant. J’ai malheureusement cassé en mille morceaux ce très bon souvenir, il y a une dizaine d’années, en le faisant tomber sur un sol en pierre. Un mauvais geste que j’ai beaucoup regretté, car cet objet m’allait droit au cœur. C’est à partir de là que j’ai commencé à collectionner. On démarre comme on peut. Quelle a été votre démarche de collectionneur ? Devant tel ou tel objet, je voulais toujours en savoir plus. Alors, j’achetais un bouquin, puis deux, puis dix. J’allais souvent au Musée de l’Homme. Et puis, je suis entré assez rapidement en contact avec des gens du Musée comme Henri Lehmann et Henri Reichlen, un grand spécialiste du Pérou… Au début, j’allais leur montrer des objets, et puis les liens se sont noués. De même, avec les marchands, souvent passionnants, et les collectionneurs.  Voilà comment c’est venu, il y a plus de 50 ans. Quant à la collection, petit à petit, un objet en appelle un autre. À cette époque, je gagnais assez bien ma vie et pouvais m’acheter des objets de qualité qui valaient relativement peu, en regard de ce qu’ils coûtent aujourd’hui. Qu’est-ce qui vous a séduit dans l’art précolombien ? D’abord, la qualité des objets et leur aspect caractéristique, unique sur le plan mondial.  En  vérité, c’est  un  art  ou  plutôt  des  arts  si  l’on considère l’immensité de l’Amérique de son extrême nord à son extrême sud. Les objets sont caractéristiques, étonnants, voire extraordinaires. Même et surtout s’ils nous échappent, parce qu’en dehors de notre civilisation. Comment a évolué votre collection ? Du Pérou, je suis passé au Mexique, puis à l’Amérique Centrale et à l’Amérique du Nord. J’ai acheté des objets quasiment toujours chez des marchands, des spécialistes éminents, comme Messieurs Roudillon et Lecorneur. Ou chez des gens moins spécialisés qui exposaient des objets remarquables, comme Pierre Langlois ou Henri Kamer. Ou encore chez Charles Ratton, qui je connaissais moins bien, parce que ce grand spécialiste était beaucoup plus cher. Le fait est que j’ai presque toujours acheté sur coup de coeur. Docteur Guy Dulon   ENTRETIEN “Chalchiuhtlicue”, déesse de l’eau. Culture Aztèque haut plateau central, Mexique. Postclassique récent, 1325-1521 apr. J.-C. Andésite grise, reste de cinabre. COLLECTION REGINE ET GUY DULON